Les Dieux Derrière les Mousses : Duchamp, Pan et la Libido Inépuisable
Le Dieu derrière les Mousses : Duchamp, Pan et la Libido Inépuisable
Sur l'archétype ancestral caché dans l'Obligation pour la Roulette de Monte Carlo (1924) de Marcel Duchamp, les cornes de Pan, le souffle d'Éros et le bal masqué le plus provocateur de l'art moderne.
Imaginez qu'un artiste couvre son visage de mousse à raser et façonne deux cornes pointues sur sa tête, puis place cette image sur une table de roulette. Ce qui en résulte n'est ni un portrait, ni un document financier, ni une plaisanterie ordinaire. L'Obligation pour la Roulette de Monte Carlo de Marcel Duchamp datant de 1924, est l'une des œuvres les plus mystérieuses de l'art moderne et dans ses cornes surgissant de la mousse, l'ombre d'un dieu millénaire rôde : Pan.
Cornes Nées de la Mousse
Ce célèbre portrait capturé par l'objectif de Man Ray montre Duchamp avec un visage couvert de mousse à raser, ses cheveux façonnés en forme de deux cornes pointues. Cette imagerie a longtemps été débattue parmi les historiens de l'art : certains relient les cornes au casque ailé d'Hermès, d'autres à une figure diabolique, et d'autres encore directement à Pan. Le Nouveau Musée National de Monaco, dans l'exposition organisée à l'occasion du centenaire de l'œuvre, a explicitement défini Duchamp comme le "descendant cornu du dieu Pan".
Mais ces cornes ne sont pas seulement une référence. Elles sont un appel un appel au dieu du monde antique possédant la libido la plus persistante, la plus indomptable, la plus inépuisable.

Pan : Feu Inextinguible
Dans le panthéon grec antique, Pan occupe une position unique. Avec son corps mi-chèvre, mi-humain errant dans les montagnes d'Arcadie, ce dieu est le protecteur des bergers, des troupeaux et de la nature sauvage. Cependant, la caractéristique fondamentale qui distingue Pan de tous les autres dieux est son lien indissoluble avec la sexualité. Dans l'art grec antique, les dieux sont le plus souvent représentés nus, mais le seul dieu montré en perpétuelle érection est Pan. Cela ne signifie pas qu'il soit simplement une figure corporelle ; Pan est le dieu de la volupté de la satisfaction immédiate, de l'extase corporelle, du désir effréné.
La vie amoureuse de Pan diffère radicalement des autres dieux de l'Olympe. Zeus a son Héra, Hadès sa Perséphone ; presque chaque dieu a un époux permanent. Pan, lui, n'a aucun partenaire permanent. Ses amantes sont les nymphes de la forêt et ces nymphes changent constamment. Les Grecs anciens, tout en acceptant le plaisir momentané qu'apportait cette volupté effrénée, en connaissaient aussi le prix : chagrin d'amour, regret et solitude. Mais Pan est toujours prêt à payer ce prix car renoncer n'est pas dans sa nature.
L'histoire d'amour la plus connue de Pan est celle avec la nymphe Syrinx. Quand Syrinx, fuyant les ardentes avances de Pan, se transforma en roseaux, Pan fabriqua avec ces roseaux sa célèbre flûte, la syrinx, la flûte de Pan. Ainsi, même du rejet naquit une nouvelle création. La libido de Pan est aussi productive qu'elle est destructrice comme l'élan créateur de l'artiste.
Rrose Sélavy : Éros, c'est la vie
La connexion de Duchamp avec Pan ne se limite pas aux cornes moussues de l'Obligation pour la Roulette de Monte Carlo. Toute la carrière de l'artiste consiste en une exploration constante d'Éros c'est-à-dire du désir, de la sexualité et de la force créatrice.
En 1920, Duchamp créa son alter ego féminin Rrose Sélavy. Ce nom est un jeu de mots phonétique de la phrase française "Éros, c'est la vie". Duchamp, apparaissant en femme maquillée et fourrée dans les photographies prises par Man Ray, tout en brouillant les frontières du genre, proclamait en même temps qu'il trouvait l'essence de la vie dans Éros dans le désir, la passion, l'énergie sexuelle créatrice.
Ce n'est rien d'autre que la manifestation de l'esprit de Pan au vingtième siècle. Pan est pansexuel son désir ne fait pas de distinction entre les sexes. Duchamp aussi, en créant Rrose Sélavy, proclama une liberté similaire. Il unit féminité et masculinité, créateur et œuvre, artiste et charlatan en un seul corps comme Pan héberge nature humaine et animale en une seule figure.
Monte-Carlo : Chance, Désir et Jeu Sacré
L'Obligation pour la Roulette de Monte Carlo est une œuvre que Duchamp conçut comme une entreprise commerciale mais qui est en réalité une performance mythologique. Duchamp émit des obligations d'une valeur de 500 francs dans le but de lever des fonds pour jouer à la roulette au casino de Monaco. Il promit un dividende de vingt pour cent à ses investisseurs. Seulement huit des trente obligations prévues furent produites.
Cette entreprise échoua six mois plus tard, Duchamp, disant qu'il s'était lassé du jeu, paya un intérêt unique de dix pour cent à son patron. Mais l'œuvre elle-même transcenda son époque.

Une des "Obligations pour la Roulette de Monte Carlo" de Marcel Duchamp exposée au MoMA. Photo- Ben Davis.
Pourquoi ? Parce que l'Obligation pour la Roulette de Monte Carlo est l'érotisation du hasard. La roue de roulette ce cercle hypnotique qui tourne entre rouge et noir, pair et impair est une métaphore du désir lui-même. Vous ne savez pas où elle va tomber. Vous ne pouvez pas la contrôler. Vous devez vous abandonner. Et précisément dans cet instant d'abandon, vous vous confrontez à ce que Pan représentait dans le monde antique : la liberté sauvage de lâcher le contrôle.
Ce collage où les cornes mousseuses de Duchamp s'unissent à la roue de roulette n'est donc pas simplement une plaisanterie dadaïste. C'est la version modernisée de l'appel de Pan :
"Viens, prends ton risque, abandonne ton contrôle, livre-toi à ton désir."
Moine Immoral et Dieu de la Forêt
Duchamp a dit que le rôle de l'artiste était d'être un "moine immoral". Cette définition paradoxale à la fois ermite et immoral, à la fois introverti et provocateur s'accorde parfaitement avec le paradoxe même de Pan.
Pan aussi est une figure paradoxale : un dieu sauvage vivant au milieu de la civilisation. En tant que protecteur des bergers, il se tient à la frontière entre civilisation et sauvagerie tout comme Duchamp se tient à la frontière entre art et non-art, haute culture et vulgarité, sérieux et plaisanterie. Pan ne peut jamais être complètement domestiqué ; Duchamp ne peut jamais être complètement classé dans une catégorie.
Les plaisanteries obscènes, les références sexuelles et les gestes provocateurs que Duchamp a maintenus tout au long de sa carrière de l'œuvre abstraite faite avec du sperme (Wayward Landscape, 1946) au moule de l'organe sexuel féminin (Female Fig Leaf, 1950), jusqu'au diorama exhibitionniste de sa dernière œuvre Étant donnés sont un écho moderne du dieu qui poursuivait les nymphes dans les forêts de Pan, jouait de sa flûte, ébranlait toutes les montagnes de son rire.

Objet Dard (1950). Photo- Ben Davis.
Pan est-il mort ?
L'écrivain antique Plutarque rapporte une histoire célèbre : Un jour, une voix se fait entendre en mer "Le Grand Dieu Pan est mort !" Cette nouvelle est accueillie par des lamentations sur les rivages. Dans la tradition chrétienne, cela a été interprété comme le symbole de la fin du monde païen, du retrait des anciens dieux avec la venue du Messie.
Mais Pan est-il vraiment mort ?
En regardant les cornes surgissant de la mousse à raser de Marcel Duchamp en 1924, il apparaît clairement que Pan n'est pas mort il a seulement changé d'apparence. Pan ne joue peut-être plus de la flûte dans les montagnes d'Arcadie, mais il a survécu en créant des readymades dans un atelier, en dansant avec la chance à une table de casino, en se travestissant dans un studio photo.
Toute la pratique artistique de Duchamp est la version du vingtième siècle de la libido inépuisable de Pan c'est-à-dire de l'énergie créatrice, du désir sans limites, de la force vitale indomptable. Les nymphes sont maintenant les spectateurs ; la forêt est maintenant le musée ; la flûte est maintenant le readymade. Mais le feu est le même.
La Mousse se Dissipe, les Cornes Demeurent
Regardez encore une fois l'Obligation pour la Roulette de Monte Carlo : ce visage s'élevant au-dessus de la roue de roulette, ces cornes de mousse, ce sourire diabolique. Ce que vous y voyez n'est pas seulement Marcel Duchamp. Là se dresse une incarnation moderne d'un archétype millénaire du dieu du désir incontrôlable, de la volupté productive, du chaos créateur.
Les cornes de Pan sont faites de mousse ; temporaire, fragile, absurde. Mais ce qu'elles représentent Éros, c'est la vie.
Et peut-être que le vrai pouvoir de l'art est précisément cela : comme Pan, ne jamais mourir. Changer d'apparence, franchir les limites, provoquer et à chaque fois, renaître de derrière la mousse.
Cet article est un essai de critique d'art examinant les connexions mythologiques et érotiques entre l'Obligation pour la Roulette de Monte Carlo (1924) de Marcel Duchamp et le dieu grec antique Pan. Écrit par l'équipe éditoriale de Collecist.
Visuel : Marcel Duchamp, Obligation pour la Roulette de Monte Carlo, 1924. Collection MoMA. Photo : Ben Davis.