Quand le Regard se Ferme : Le Silence de Méduse
Quand Méduse ferme les yeux, le moment le plus bruyant du mythe se tait aussi. Il ne reste ni cri ni regard qui taille la pierre. La tête de femme qui nous apparaît dans l'œuvre de Wilhelm Trübner de 1891 intitulée Une Tête de Gorgone (Gorgonenhaupt) ne se dresse pas au sommet de l'horreur ; elle se tient au seuil du silence. Sa langue dépasse légèrement, ses cheveux se courbent comme des serpents dans un vide sombre et atmosphérique ; mais ces courbes n'attaquent pas, ne menacent pas. À cet instant où le regard se ferme, Méduse n'est plus le monstre du mythe, elle devient un visage qui porte le poids du récit. Ce qui incombe au spectateur, ce n'est pas de la regarder ; c'est de rester seul avec son propre regard à sa place.
Méduse ou sous sa forme réprimée, au nom effacé, Mélissa a été l'objet d'une déformation systématique pendant des siècles dans le récit mythologique. Qu'une femme ayant subi la violence de Poséidon soit punie par Athéna ; que la faute soit arrachée au coupable et chargée sur le corps, le visage et le regard, voilà le mensonge fondamental du mythe. La transformation de Méduse en monstre est le produit de la mémoire du pouvoir, non de la justice. Le tableau de Trübner ne crie pas contre cette mémoire ; il la dissout de l'intérieur.
Cette Méduse n'est ni en colère ni sur la défensive. Elle est dans un état engourdi, stupéfiant, presque semblable à un rêve. La légère sortie de la langue évoque plutôt une suspension entre le conscient et l'inconscient qu'un moment de mort. Ce n'est pas une résignation ; c'est une pause qui coupe la vitesse du récit. En réalité, Méduse ne regarde pas. Quand le regard se ferme, le spectateur ne se sent pas en sécurité pour la première fois. Car quand la menace disparaît, il ne reste que la responsabilité.
Dans la Méduse de Trübner, les serpents ont cessé d'être des armes. Ils sont désormais les porteurs de la mémoire, non de la peur. Le fond sombre ne crée pas une scène dramatique ; il produit une sensation de vide intemporel. Cette tête n'est pas comme un signe de victoire coupé et accroché au mur ; elle est comme un visage resté suspendu dans l'histoire. Méduse n'a pas été tuée ici ; elle a été réduite au silence. Et c'est précisément pour cette raison qu'elle demeure troublante.
Le moment critique du mythe où Persée ne peut regarder Méduse directement et la tue en la voyant par le reflet de son bouclier est inversé dans ce tableau. Il n'y a plus de reflet. Il n'y a plus de héros. Il n'y a que des yeux fermés et le regard exposé du spectateur. Trübner fait sortir Méduse du rôle de figure qui tue par son regard ; il la transforme en un seuil où ce qui est regardé expose celui qui regarde.
Que l'œuvre soit aujourd'hui mentionnée comme "une note un peu plus joyeuse" porte une contradiction ironique. Méduse qui ne crie pas rappelle non pas que la justice a trouvé sa place ; mais que le récit a été rendu inefficace. Cette tête qui circule avec une valeur marchande de 550 000 dollars est aussi la preuve que le regard autrefois redouté a maintenant été transformé en un objet esthétique sûr. Le silence est ici à la fois une forme de résistance et d'exposition.
Dans le contexte collectioniste, la Tête de Gorgone de Trübner rappelle que la visibilité n'est pas toujours libératrice. Certaines figures sont réduites au silence en étant transformées en monstres, d'autres en étant esthétisées. Méduse ou Mélissa ne crie pas, n'attaque pas, n'exige pas dans ce tableau. Elle existe simplement. Et c'est précisément cette existence qui rend visible le grand mensonge dans le mythe : Quand le regard se ferme, l'histoire commence enfin à parler.
Art Editor
S.Ç. Özkefeli